Réveillé depuis l'aube, je prends de bon matin le chemin de l'une des premières séances. Le fond de l'air ne m'avait pas semblé frais depuis ma fenêtre, mais je ne regrette en fait pas de m'être un minimum couvert. Point de bus avant une vingtaine de minutes, je me dirige donc vers le tram' qui, lui, ne me fera pas faux bond. Une légère attente et, deux stations plus loin, je m'engouffre dans le terminus sud de la ligne 4.
Le matin est à peine entamé et déjà le sous-sol de la Porte d'Orléans donne dans la tiédeur étouffante. Je remonte la rame pour me retrouver dans la voiture de tête, anticipant de la sorte ma descente aux Halles, et m'assois sur un strapontin. Les yeux dans le vague, je me penche en avant, les bras sur les genoux.
La silhouette me dépasse par la gauche et vient poser son séant juste en face de mon auguste personne. La vingtaine jeune, la demoiselle porte une courte robe noire et des bottines assorties. Ses jambes légèrement entrouvertes tendent le tissu de son vêtement et offrent ainsi à ma vue des cuisses légèrement potelées qui s'enfoncent en une caverne promesse de mille délices. Bien élevé cependant, je lutte contre cette force d'attraction qui s'emploie à tenter de dévier mon regard, et je projette ce dernier au-delà des vitres, l'air de rien.
Soudain, les deux genoux se rabattent vivement l'un contre l'autre, le sac qui trainait sur le strapontin d'à-côté saute sur les cuisses toutes proches, et la demoiselle semble se recroqueviller. Deux stations plus loin, elle descend comme une flèche.
Rapidement, je suis rendu aux Halles où je quitte à mon tour la rame. Escalators, hop hop, escaliers, hop hop, portillon, hop hop, re-portillon, me voilà dans les tréfonds du Forum, devant le cinéma certainement le plus enterré de toute la Capitale.
Personne aux caisses, je dégaine mon sésame magique et je récupère sans attendre le ticket qui me permet de m'enfourner immédiatement dans le petit couloir. Arrivé dans la salle face à la rangée que la disposition du lieu m'incline à choisir, je ne peux m'empêcher de marquer un temps d'arrêt : les traces qui jalonnent le sol et certains fauteuils ne m'inspirent guère confiance...
Je sélectionne soigneusement mon siège, j'examine fébrilement la jointure du coussin de peur d'y trouver quelque micro-écosystème mutant, et je m'assois enfin. Le couple arrive quelques instants plus tard.
Les deux tourtereaux sont accoutrés comme s'ils menaient une vie de bohème, fripes que l'on imaginerait volontiers sur les épaules de quelque esprit artiste. La jeune femme porte une robe châtain clair faîte d'un tissu léger et arbore sur sa tête un petit chapeau arrondi rouge orné d'une fleur. Le couple s'installe quelques rangées plus loin, la belle devant moi. Elle pose sa besace sur son fauteuil et se penche en avant pour y farfouiller. Son décolleté ample me laisse découvrir deux petits seins qui pointent nonchalamment vers le sol par la grâce de la gravité terrestre.
Le temps semble avoir freiné sa course éperdue, l'instant se fige. Je ne peux m'empêcher de sourire et de fermer brièvement les yeux tout en secouant la tête. Mes paupières se soulèvent bientôt, mais la jeune femme est déjà assise.
Une fois la séance achevée, je reprends le chemin de ma tanière. Je repense à la première "apparition", puis à la seconde, et je me dis qu'en vertu du fameux proverbe mes pas devraient nécessairement en croiser une dernière avant la fin de la matinée... Tout émoustillé par avance, j'effectue le trajet l'oeil vif, le coeur léger, prêt à me laisser surprendre... Mais quand vient l'heure de glisser la clé dans ma serrure, je me retrouve tout dépité : point de troisième apparition prompte à égayer ma journée...
Jamais deux sans trois qu'ils disent ?!?
Foutaises que je réponds !
Fond Sonore : Mononoke Hime, Bande Originale