Cet ouvrage prend la forme du carnet de notes d'un homme du futur, D-503, rouage parmi tant d'autres d'une société au sein de laquelle les individualités sont gommées. Tous les êtres vivent au rythme de règles établies pour le salut de l'Etat, ils ne sont guère plus que des fourmis ouvrières au service d'une raison qui les dépasse. Tout, absolument tout se trouve codifié, depuis l'emploi du temps strict jusqu'au nombre de mastications pendant le repas, la productivité étant la clé.Les fourmis résident dans des habitats de verre, lesquels interdisent toute intimité, hormis pendant l'acte sexuel également mécaniquement minuté pendant lequel les rideaux tombent. Si l'une d'entre elles devait sortir du rang, elle pourrait compter sur ses pairs pour se voir remettre dans le droit chemin via des dénonciations aux Gardiens, sorte de police politique en charge de mettre de l'huile dans les rouages.
C'est dans ce contexte que D-503 commence à se poser des questions sur la vie qu'il mène, sur la condition de ses semblables, bref il développe un sens critique, gangrène objective dans le corps de cet état omnipotent qui projette d'exporter son bonheur raisonné à travers la galaxie. Pire encore, l'homme développe d'étranges sentiments pour une singulière jeune femme, I-330, cette chose irrationnelle qu'est l'amour, grand ennemi de la raison, et D-503 se rendra bientôt compte qu'il n'est en fait guère le seul dans ce cas...
La progression des réflexions de ce D-503 est intéressante même si le texte se révèle globalement un peu austère à lire. Peut-être faut-il y voir l'influence de cette plume russe des 20's, qui visait au travers de son récit les dérives prévisibles du stalinisme ? Quoiqu'il en soit, cette dystopie conserve cette force caractéristique du genre littéraire, et peut se targuer d'avoir influencé (pour ne pas dire inspiré) George Orwell pour son 1984 et Aldous Huxley pour son Meilleur des Mondes, ce qui n'est pas rien. Nous Autres d'Eugène Zamiatine se pose donc en must read du style.
Pour terminer, une citation de l'auteur Eugène Zamiatine (via la préface de mon édition), à méditer :
"Le monde se développe uniquement en fonction des hérésies, en fonction de ceux qui rejettent le présent, apparemment inébranlable et infaillible. Seuls les hérétiques découvrent des horizons nouveaux dans la science, dans l'art, dans la vie sociale; seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l'avenir, sont l'éternel ferment de la vie et assurent l'infini mouvement en avant de la vie."
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